Sisyphe aurait mieux fait de se taire
Revisiter les mythes et les légendes : Le mythe de Sisyphe
Comme tous les matins à l'aube, Sisyphe tendit le bras pour attraper son portable sur la table de nuit et, d'un oeil encore un peu flou, déchiffra ce qui s'affichait sur l'écran d'accueil. Trois appels en absence et un message vocal. Il pensa à ce moment précis qu'il avait mal jugé les capacités de son ex à lui pourrir la vie. Depuis leur séparation, Mérope méritait la médaille d'or des emmerdeuses.
- Comment ça, il n'y a plus d'eau ? Encore !…Tu as vérifié le compteur dans le jardin ? …Oui, il y a un compteur dans le jardin. Près du citronnier… Non, le citronnier…l'arbre, petit, touffu qui donne des citrons ! Est ce que les chiffres bougent ?
Sisyphe raccrocha en promettant de régler le problème, il devait bien cela à son ex-femme dont " il avait culbuté la meilleure amie dans le lit conjugal » venait de lui rappeler avec éclat l'ex-femme en question. Il s'habilla à la hâte et se rendit à vélo chez Asopos, ancienne connaissance avec qui il avait fait ses classes à l'école du quartier et nouvellement promu dieu-fleuve.
Il le trouva encore vêtu de son pagne de nuit, les cheveux emmêlés, assis le regard vide sur les marches du perron. Sa fille Egine avait disparu depuis plusieurs jours et ce matin encore, elle n'était pas rentrée. Sisyphe feint la surprise et s'enquit de son état par politesse. Nul besoin d'être un dieu pour sentir la vodka dans l'haleine fétide d'Asopos ce qui l'amena à penser que c'était son jour de chance car il savait où était la jeune fille…Il l'avait vue aux bras de Zeus pas plus tard qu'hier en sortant du nouveau bar toit terrasse du bord de mer ! Tunique ajustée comme une deuxième peau sur des jambes de porcelaine, même un vase elle aurait fait craquer…
- On est bien d'accord ? Ce n'est pas moi qui te l'ai dit…et dérèglement climatique ou pas, -toujours, je dis bien à jamais l'eau coulera chez Mérope ! Clair ? Deal ?
Il lui fit jurer « Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer"et vérifia qu'il crachât bien. Sisyphe prit congé de son hôte, tout fier de sa négoce, enfourcha sa bécane en sifflotant et repartit vers chez lui.
Zeus, dans son palais sur la colline, eut vent de cette dénonciation car n'était pas le roi des dieux qui veut et cette fonction avait un avantage majeur, celui de tout savoir sans qu'on ait à expliquer au lecteur par quelle magie… Ce justicier du monde avait une armée de dieux qu'il commandait d'une main de fer ou de foudre je devrais dire. Il fit donc appeler illico presto subito Thanatos, le dieu de la mort, et lui intima d'emmener ce cafard de Sisyphe aux Enfers par le chemin le plus court.
C'est un bruit sonore de battement d'ailes qui éveilla les soupçons de Sisyphe et lui fit lever la tête prestement. Malgré le soleil éblouissant, il reconnu la forme chétive et encagoulée de son agresseur mais surtout la terrible lame qu'elle brandissait d'une seule main tel un éclair menaçant, prêt à vous frire. Il eu juste le temps de se jeter sous son vélo avant que la faux ne s'abatte d'un coup sec et, par chance, ne se coince dans les rayons. La mort se redressa, bien embêtée, l'urne dans une main, la faux et un vélo dans l'autre, déboussolée par ce scénario improbable.
Sisyphe en profita pour se faire la malle, se félicita de son esprit rusé mais réalisa quand même à cet instant, qu'il avait le chic pour s'attirer des ennuis. Il était en nage quand il sonna à la porte de l'appartement C15 du bâtiment 3B et à peine Mérope avait-elle ouvert la porte qu'il s'engouffra dans la cuisine pour y prendre un verre d'eau. Il regarda son ex dans le blanc des yeux et lui annonça qu'il était temps d'établir le plan de la dernière chance.
Zeus qui, on le sait, savait tout, grommela dans sa barbe qu'il était entouré de bras cassés et qu'aux grands maux, les grands remèdes, qu'on envoyât le dieu de la guerre pour démêler le grand benêt. Ares expédia la corvée en un coup de fer a souder et délivra la Mort qui se plaignait maintenant d'avoir une tendinite au poignet.
Deux dieux pour un seul homme, Sisyphe ne put cette fois s'échapper et fut présenté sans ménagement au dieu des Enfers, Hadès. Ce maître incontesté du monde souterrain avait plutôt mauvaise réputation mais Sisyphe comptait bien abattre sa carte mère et jouer sur la sensibilité de son geôlier. Leurs femmes respectives avaient pratiquement élevé les cochons, enfin les enfants, ensemble et il ne manquerait pas de le rappeler à son bon souvenir.
- Ah, Maître Hadès, quelle joie de vous revoir ! Il me tardait…Encore toutes mes excuses pour ce retard, j'ai dû repasser à la maison en catastrophe, figurez-vous que le petit nous a déclenché une varicelle ! …Oui, Odysseus le plus jeune. Six ans déjà, ça ne nous rajeunit pas einh ? Et votre Zagreus ? …Quatre ans ! Time flies comme on dit dans le jargon ! Tout le monde va bien ? Madame ? …Bien, bien…pour ce qui est de nos petites affaires, je me disais que comme Mérope n'a pas eu le temps de couper la tête du mouton etc et que loin de moi l'idée d'offenser les dieux, je pourrais peut-être refaire un passage éclair dans le monde des vivants de manière à corriger le tir avec ma femme, enfin mon ex ?
Le gardien des Enfers resta de carpe un instant avant d'accepter avec hésitation. Il est vrai qu'il avait toujours trouvé Mérope assez bandante, il pouvait faire une exception. Il ajouta quand-même pour la forme que c'était la première et la dernière fois et qu'il comptait sur son hôte pour remettre ses chaleureuses condoléances à son ex-femme.
Sisyphe, une fois revenu à Corinthe, ignora délibérément les textos d'Hadès et lorsque Tathanos, le bras en écharpe, revint le chercher, il refusa catégoriquement de l'accompagner. Il avait vu, vaincu et n'y retournerait plus ! La Mort lui expliqua bien gentiment qu'il avait d'autres vivants à faucher et que s'il ne coopérait pas, il finirait comme Prométhée. Le souvenir de cette histoire de vautour se gavant du foie de son héros le fit devenir pâle et, sur le point de défaillir, Sisyphe accepta de s'en remettre au destin. Il fut dès lors conduit devant le conseil des Dieux.
- Comment ça un rocher ? Pousser un rocher ? …En haut d'une colline ?…
Sisyphe se dit que les vieux barbus lui cachaient quelque chose, il y avait un twist quelque part. Mais il n'avait pas vraiment le choix. Il se mit donc à l'ouvrage et s'arc boutant des mains et des pieds, poussa la lourde pierre vers le sommet. La chaleur sous ces tropiques le faisait suer comme un porc sur la broche et ses claquettes, inadaptées à ce type de terrain, rendaient la mission périlleuse. Alors qu'il était sur le point d'en dépasser le faîte, il perdit l'équilibre et ce satané caillou roula jusqu'aux pieds des dieux dont le ricanement lui fit perdre contenance.
- Merde ! F*** ce caillou de m****
Il s'y reprit une deuxième fois, une troisième fois avec le même résultat et comprit alors que les dieux s'étaient bien moqués de lui !
- Vous pouvez m'expliquer l'intérêt du truc ? Parce que là, on arrive quand même au comble de l'absurdité ! Pousser un caillou pour qu'il redescende, faut pas être sorti de polytechnique pour s'apercevoir que cela ne sert à rien ! …Tu dis quoi ? Que la question n'est pas si cela sert mais A QUI cela sert ? Que je peux y trouver un sens ? Vrai frère, tu délires…Si je dois jouer avec une pierre, demande-moi au moins de construire quelque chose avec ! Genre un temple, un stade, n'importe quoi ! Ou alors j'avais l'idée d'une sculpture du type; corps de lion, ailes d'oiseau, et je pourrais y mettre le visage d'un dieu ?
Sisyphe héla le roi des dieux et, dans un dernier espoir d'échapper à son mythe, lui proposa :
- Zeus, ça te dit pas ton visage sur mon lion ?