Secrets de famille
Écrire une nouvelle de genre dite "noire"
Gilles finissait l'unique cigarette qu'il s'octroyait dans la journée quand le grésillement de sa radio lui signifia que la pause était terminée. Une voiture venait de défoncer la devanture du " Cochon d'Or ", l'un des trois seuls commerces du village de Cordes-sur-Ciel dans le 82. Il n'y avait pas de victime et les dégâts étaient minimes, la boucherie venait heureusement de baisser le rideau. L'opératrice précisa que l'assaillant avait pris la fuite avec, à ses trousses, la tonitruante Marjorie armée d'un hachoir mais que selon elle, la bouchère n'irait pas bien loin puisque qu'elle avait un souffle au coeur.
Notre gendarme était d'humeur à démarrer dans un crissement de pneus, à faire hurler le gyrophare, les mains agrippées au volant comme le flic dans Taxi 2 mais se rappela qu'il était dans une zone 20km/h et que le gyrophare n'avait jamais été livré. Il parcouru donc à l'allure d'un cheval au trot les cent mètres qui le séparaient de la place du village. Lorsqu'il se présenta sur les lieux, il y avait déjà un attroupement de deux ou trois badauds ce qui l'obligea à hausser la voix et à jouer des coudes pour se frayer un passage. Les premières constatations étaient sans appel, c'était encore un coup du "mangeur de graines" mais cette fois, il y était allé un peu fort. Le con ! Il avait signé son méfait en plein jour et Gilles était maintenant dans le devoir de rattraper Marjorie avant qu'elle ne tranchât la tête de l'unique végan du village. Il calcula également que le temps de remplir un rapport pour décapitation suite à une tentative d'assassinat lui ferait manquer le steak frites dominical et son dessert, ce qui serait là tout aussi criminel.
Pendant ce temps, Hervé scrutait inquiet le retour de sa femme. Cet homme discret aux mains fines et expressives avait jadis été contraint d'apprendre à manier le couteau de boucher quand l'excroissance abdominale de Marjorie s'était avérée être un nourrisson aux doigts graciles comme son papa. Il était depuis un homme résigné mais surtout, à cet instant de l'histoire, un homme fatigué d'attendre. Alors, après avoir balayé les quelques éclats de verre au sol, il monta rassurer son garçon de dix ans que l'agitation de cette soirée avait dû perturber. Il le trouva religieusement assis sur son lit, le front légèrement plissé comme celui d'un môme qui réfléchit de manière soucieuse. Hervé s'approcha, lui murmura de ne pas s'inquiéter et tapota l'oreiller comme on invite un chat indécis à se coucher. Oscar se glissa sous les draps et jeta un dernier regard vers la fenêtre, les petites taches claires sur les feuilles de son bonsaï n'étaient pas normales, une mauvaise taille avait pu affaiblir son arbre, il devrait affuter son sécateur.
Gilles, les bras croisés, une demi-fesse posée sur la table de la cuisine, fixe Hervé d'un regard appuyé. A 6 heures ce matin, notre boucher a retrouvé le corps sans vie de sa femme, enfermée dans le congélateur du "Cochon d'Or". Indice curieux, il lui manquait un doigt à la main droite. Il va sans dire que Gilles s'en veut d'avoir abandonné les recherches la veille pour un bout de clafoutis et promet d'une voix déterminée qu'il mettra tous les moyens en oeuvre pour trouver l'auteur du crime et potentiellement le doigt manquant. Il avait vu suffisamment de séries policières pour récolter les premiers éléments de l'enquête, il fallait juste mettre le turbo avant que les inspecteurs criminels d'Albi ne rappliquent s'il voulait sa promotion, son gyrophare… Quelle aubaine ce cadavre !
Gilles s'empare d'une cigarette qu'il n'allume pas et récapitule :
– Hier soir, ne voyant pas Marjorie revenir, tu laisses la porte de l'arrière-cuisine ouverte et tu montes voir ton fils qui fait joujou avec son bonsaï, rien d'inhabituel. Tu avales le cocktail quotidien anxiolytiques, somnifères parce que les ronflements de ta femme t'empêchent de dormir et… trou noir. Tu te réveilles la gueule dans le pâté ce matin après avoir fait l'étoile de mer toute la nuit et imagine que ta moitié est déjà affairée les mains dans le hachis parmentier. Ne la trouvant pas dans la salle de découpe, tu te rends dans la chambre froide cadenassé de l'extérieur où tu trébuches sur son corps congelé…
Hervé se redresse sur sa chaise et précise :
– C'est Marjorie qui se charge de l'inventaire du frigo après la fermeture, le cadenas, on l'a mis depuis que la porte se ferme mal mais la clé reste toujours dessus, n'importe qui aurait pu la piéger… Cette fois, "la graine" est allée trop loin, rajouta-t-il-en marmonnant.
Mais Gilles a une question qui le taraude :
– Aux dernières nouvelles, il manque quand même un doigt à Madame Marjorie ! On est bien d'accord, elle avait bien cinq doigts à chaque main la dernière fois que tu l'a vue ?
– …
– Parce que là, il lui manque un index ! Sectionné ! Alors, je suis pas médecin légiste ou boucher mais sans trace de sang et vu la netteté de la coupe, il a été tranché post-mortem. Le meurtrier a donc été patient…Pourquoi ? Pourquoi après ? Et surtout pourquoi un doigt ? »
Gilles tend la main vers la poche intérieure de sa veste et dégaine son portable qui vibre. Il est temps de retourner au poste, les gars d'Albi ne vont pas tarder, c'est fichu pour sa médaille. Il prend congé du témoin et pense à lui tendre sa carte de visite mais se souvient qu'il est gendarme, pas détective privé, il lui signifie quand même de ne pas quitter le territoire.
A l'étage, Hervé ouvre les rideaux de la chambre d'Oscar et posé sur le bord du lit, caresse ses cheveux endormis. Oscar préfèrerait qu'il ne lui touche pas les cheveux même si ses mains sont moins rugueuses, moins puantes que celles de maman. Il serre plus fort les draps, a peur d'ouvrir les yeux. Malgré son geste, il lui faudra encore du temps pour ne plus voir le regard pénétrant, mouillé d'envie de sa cochonne de mère. Du temps pour ne plus voir la truie lever le doigt vers ses lèvres pincées pour lui commander de se taire, de surtout ne pas faire de bruit. C'était leur secret disait-elle.