REND A NOU LA MER
Ecrire 6000 signes selon le procédé de l'uchronie : L'uchronie est une fabrique des vérités aléatoires. Imaginez un instant que le grand débarquement en Normandie n'ait jamais eu lieu...la face du monde en aurait été changée : bienvenue dans les territoires magiques de l'uchronie !
La salle était comble. Willy avait annoncé à ses collaborateurs qu'il s'agissait d'une affaire de la plus haute importance et qu'il était impératif de se réunir. Les convocations avaient été imprimées dans l'urgence, en gros caractères on pouvait y lire : RDV Cap La Houssaye ce 2 juillet 2013 : la survie de l'espèce et le bien-être individuel sont en danger ! Son conseiller en communication avait insisté sur la mention d'individu pour faire venir les jeunes générations qui, en règle générale, se battaient l'aileron du collectif.
L'élu de Saint Paul testa une première fois le micro devant un parterre assez homogène de bouledogues qui avaient fait le déplacement depuis Saint Gilles, et de tigres aux mensurations moins généreuses mais dont la mâchoire puissante n'avait rien à envier aux sédentaires bouboules.
- Test- test… tout le monde m'entend ? Merci à vous d'être venus si nombreux. Comme vous le savez, l'attaque de Raymond ici au premier rang…Raymond ! Lève la nageoire qu'on te voit ! insista-t-il.
L'intéressé accepta volontiers et le chef reprit son discours :
- L'attaque de Raymond sur une jeune humaine dans la baie la semaine dernière a été un succès. Il a tué sa proie alors qu'elle nageait dans des conditions difficiles d'accès et a réussi à échapper aux pêcheurs malgré sa balise…
Dans l'assistance, quelques applaudissements résonnèrent timidement. Sourire mi-figue mi-raisin, Willy s'empressa d'ajouter d'une voix tendue :
- A la suite de cette mission, nous espérions une fermeture définitive de l'océan pour les non-résidents mais nous avons pu constater qu'aucune mesure de ce genre n'a été adoptée. La mairie a fait le choix de privilégier les libertés humaines et va tout faire pour nous mettre des bâtons dans les dents.
Un brouhaha d'exclamations se fit entendre dans la salle. Un bouledogue d'une dizaine d'années leva la dorsale pour intervenir et lança à l'assemblée :
- Aux Aigrettes, ils sont toujours là, je confirme ! Ça commence à être difficile de tenir les mômes !
Le jeune père comptait s'arrêter là mais un regard courroucé de sa compagne le fit reprendre :
- Ma femelle devrait mettre bas dans les prochains jours mais on pense sérieusement à déménager ! Vous nous aviez promis un coin de paradis sans prédateur ! Avec soixante-dix requineaux à naître, où c'est qu'on va aller maintenant ? Au large peut être ? Et puis quoi encore ! C'est bien trop dangereux là-bas, avoua-t-il.
- Moi, renchérit un ancien qui exhibait quelques blessures de guerre, j'en ai vu passer un avec un fusil !
Le public commençait à s'agiter bruyamment alors l'élu décida qu'il fallait reprendre la caudale avant que cela ne dérape :
- Calmez-vous ! Il est vrai que certaines zones sont maintenant ouvertes à la chasse mais je le répète, les humains ont, pour l'instant, l'interdiction de nous manger ! Je tiens néanmoins à préciser que les dernières études ont confirmé que les deux jambes peuvent avoir un comportement de chasseurs même sans fin nutritionnelle ! C'est pour cette raison que je vous demanderais la plus grande prude …
- Mais je pensais qu'on était protégés ? interrompit un jeune tigre d'à peine un mètre cinquante qui n'avait pas demandé la parole.
- Ben pas nous, patate ! Les "Blancs" seulement ! Les gars comme toi sont pas en voie d'extinction à ce que je sache, se moqua son voisin nettoyant ses dents d'un morceau de tortue resté coincé.
Le juvénile allait ajouter une remarque du genre : "y en a toujours que pour les Blancs" mais avait peur d'être taxé de raciste alors il questionna naïvement :
- Y a peut-être moyen de se convertir alors ? En "Blanc" ? Pour rester en haut de la pyramide ?
Alors que les uns et les autres débattaient de la question, Willy leva les yeux vers la surface et prit une bouffé d'eau avant de replonger dans l'arène. Il craignait que sa population cède à la panique mais il lui fallait aujourd'hui ne pas trembler et dénoncer la crise dans laquelle ils se trouvaient. Alors il poursuivit courageusement :
- Comme vous le savez, les bouées installées le long de la côte étaient jusqu'à présent inoffensives. Elles ne faisaient que comptabiliser et enregistrer le passage des individus marqués. Mais nous sommes en guerre, ajouta-t-il sur un ton grave. L'envahisseur utilisera tous les moyens nécessaires pour se prémunir de notre présence et de nos attaques. Une première ruse sera de remplacer les bouées de données par des balises… hameçons.
En dehors des juvéniles qui ne comprenaient pas grand chose aux affaires des grands, les squales dans leur majorité semblaient avoir reçu une flèche en plein flanc. Une pêche préventive donc ? Pour nous éloigner contre notre gré ?
Le vieux Bruce, assis au premier rang parmi les anciens, profita de ce moment de vérité pour poser la question que tous redoutaient, celle dont l'avenir de leur famille dans les eaux réunionnaises dépendait :
- Ne doit-on pas s'attendre à d'autres représailles ? dit-il d'une voix hésitante. Pourrait-on craindre la disparition des zones protégées ? La fin des réserves marines ? finit-il par prononcer dans un souffle presqu'inaudible.
Un lourd silence tomba alors sur la communauté rassemblée. On entendait les méduses se contracter dans leur ombrelle. Le chef de file ouvrit la gueule mais les mots comme surpris, restèrent bloqués. Bien sûr, il le savait. Ce serait la prochaine étape. Ce projet né il y a plus de 10 ans n'était pas voué à être pérennisé mais ils y avaient tous cru. Même lui. Willy se ressaisit, bomba le torse et convaincu, s'apprêta à faire un discours historique. Non, ils n'avaient pas à rougir ! Oui, ils avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour retarder le destin inéluctable des minorités, arguant leur droit à une cohabitation apaisée sur les côtes, justifiant les attaques comme dommages collatéraux minimes au regard de leur population croissante et enfin dénonçant une quête disproportionnée de l'homme pour sa liberté d'exister sur terre comme en mer. Oui, ils étaient affaiblis. Non, ils n'étaient pas vaincus !