Le jour où son coeur est reparti

08/11/2023

Racontez la naissance d'un sentiment amoureux en rédigeant une nouvelle littéraire d'une longueur maximale de 6000 signes espaces compris. À des fins d'assimilation des fondamentaux du genre, intégrez les invariants de la littérature sentimentale présentés dans ce cours.

Louise attrape son sac sur le dossier de la chaise, se précipite au bas des escaliers. Si elle rate le train de 6h23, elle arrivera en retard. Pour son premier jour, c'est impensable. Elle marche d'un pas rapide, s'engouffre dans la chaleur d'un grand couloir sans âme et se laisse avaler comme d'autres voyageurs encore endormis. Elle choisit un siège strapontin. Les passagers assis sont d'humeur sans humeur. Louise est aux aguets. Elle n'a plus pris le RER depuis vingt ans. Elle s'est oubliée, a vécu dans l'ombre de Martin jusqu'au jour où l'ombre est partie, emportant la voisine, le canapé et l'espoir de vieillir ensemble. A quarante-neuf ans, elle reprend le chemin du travail. Vingt et une minutes de trajet. Elle croise les jambes, s'empare de son téléphone et feint l'indifférence.

Station Archères Grand Cormier. Un courant d'air, l'annonce lancinante de la fermeture des portes et une paire de jeans, des baskets en toile verte, apparaissent dans son champ de vision. Les lacets sont défaits. Le bas d'une jambe du pantalon est prisonnier d'une chaussette. Louise, curieuse, remonte le fil du jeans. Il est trop grand, tombe sur les hanches, laisse voir l'élastique Calvin Klein légèrement distendu. Les mains accrochées sur la barre haute, le corps est tendu comme un chat qui s'étire, les lignes visibles que forment la naissance de l'aine lui font l'effet d'une gifle. Troublée, elle ne peut détourner le regard. Une telle virilité se dégageant d'une simple courbe. Sculpture d'un amour passé. Elle manque de rater son arrêt, se lève d'un bond, s'arrache avec peine à ses souvenirs. Le mélange enivrant d'Eau Sauvage et de nicotine lui chatouille encore les narines quand elle foule les pavés de l'esplanade. Un coeur bat dans sa poitrine. Elle l'avait presque oublié.

Louise a mal dormi. Cette première journée s'était pourtant bien passée. Elle avait rencontré Nora, Sergio et la douce Nadège. Serpillère à la main, elle avait revisité sa vie et n'avait pas versé de larme. En rangeant le seau rouge au fond du placard, elle s'était même promis d'essayer d'être heureuse à nouveau.

Il y a moins de monde ce matin. Louise se cale contre la vitre à côté d'une dame sans âge. Le siège en face est vide, elle s'imagine qu'elle attend quelqu'un. Elle porte une jupe. Un peu courte quand elle s'assied, pensa-t-elle. Elle se sent nerveuse, fait défiler avec impatience les images sur l'écran de son portable. Un bruit de crissements de freins suivit d'un ballet de corps la sortent de son ennui. Un jeans s'excuse, un genou la frôle, un jeune homme se laisse choir sur le fauteuil inoccupé. La basket verte a manqué d'écraser ses orteils peints en rouge. Le coeur de Louise s'est arrêté. Quelques secondes. Cela ne s'explique pas. Elle reprend ses esprits, s'aventure à détailler la courbe des genoux qui lui font face. Ils sont si proches. Si seulement il savait, que malgré les années, sa peau est restée douce. Martin lui disait à quel point ça le rendait fou.

Le regard de Louise continue fébrilement sa progression et s'arrête sur une main aux doigts solides, aux veines marquées. Une main large et ferme. Elle est posée, docile, sur le genou droit. Mais la main s'agite maintenant, se penche, fouille dans la poche d'un sac jeté a terre, elle est brutale, fait des va-et-vient, ne trouve pas. La main, à une caresse de sa jambe. Louise sent sa poitrine se soulever, sa respiration s'accélérer. Le mouvement s'arrête. Des boucles brunes se redressent, des cheveux emmêlés comme s'ils revenaient d'un grand voyage. Louise n'ose pas explorer davantage. Le bras a repris sa place. Le pouce joue légèrement avec le bouton d'un stylo, Clic clac, clic. Clac. Cette insolente nonchalance la bouscule, cette innocence lui fait perdre ses sens. Mais où sont donc passées les années ?

Le corps de Louise ce matin semble avoir bataillé toute la nuit. Elle est épuisée. Elle se souvient avoir couru, sur une chaussée glissante, et quelque fois gluante, dont ses pieds nus ne pouvaient se défaire. Elle était poursuivie et malgré sa course effrénée, ses efforts titanesques, elle finissait ensevelie. Sans doute par le poids des souvenirs ou par l'oubli de vivre. Peut-être par les deux.

C'est avec une certaine appréhension que Louise rejoint la station de RER. Elle hésite. Le jeune garçon pourrait être là. Ou pas. Il pourrait s'assoir près d'elle. Ou pas. Ce serait un signe. Que ce n'était qu'un rêve, une parenthèse enchantée. Mais s'il venait. Bousculer la solitude de ses matins, donner vie à ses désirs. Alors, il faudrait qu'elle lève les yeux. Elle sait que cela n'a rien de rationnel. Qu'importe. Le train, comme un adversaire, se présente depuis le tunnel et s'arrête face à la ligne jaune tracée sur le sol. Elle se faufile, cherche des yeux deux sièges libres. Elle sent qu'elle pourrait mourir s'il ne venait pas. La prochaine station est annoncée. Le train s'arrête. Le quai semble désert. Les portes restent fermées. C'est impossible. Elle l'imagine courir, trébucher sur un lacet défait, reprendre sa course, bousculer le destin, arriver enfin. Mais le son pénétrant du signal de départ finit par brouiller les images. Le bonheur a décidé d'aller voir ailleurs. Louise pose les yeux égarés sur le vide. Ses muscles se relâchent, ses épaules s'affaissent. Il reste juste son corps, vieilli, son coeur, brisé, des morceaux épars sur le lino foncé.

La Défense. Le ciel est bas, la ville s'étire, les pas pressés se croisent sans se voir. Louise pousse d'une main résignée la large porte tournante du bâtiment B, s'arrête pour ajuster son badge. Louise B. Technicienne de surface. Sur le mur de la cafétéria, le planning est affiché sur un grand tableau blanc, son prénom travaille avec Sergio aujourd'hui. Bureaux deuxième étage. L'homme aux tempes grisonnantes porte des baskets blanches, il a le regard doux, en amande. L'invite timidement à faire la route ensemble, ascenseur ou escaliers ?


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