L’histoire d’un petit pois qui n’était pas (assez) grand
Ecrire à partir d'une liste de mots limités, sortis d'un contexte et sans lien apparent. Liste choisie : les métiers improbables : un colporteur d'histoires, un sucreur de fraises, un vendeur de mouron, un écorcheur de lapins, un marchand d'oubli, un faiseur d'embarras, un écriveur de tartines, un expert en chair de poule, un ensommeilleur de plomb, un équarrisseur d'enfants.
Je m'appelle Max. Je suis né dans une cosse à peu près normale, sur le territoire du célèbre Pays des Petits Pois. Depuis Paris jusqu'à Kiev, on nous enviait notre chair épaisse et tendre et, sans être prétentieux ou quoi, nous étions à la saveur de notre réputation. Etre mangés, ou ne pas être, telle était notre destinée !
Papa était celui qui ramenait l'engrais à la maison et maman était genre l'artiste de la famille, un peu tête en l'air, pas grand chose dans le ciboulot comme disait mon grand père paternel, colporteur d'histoires fausses celui-là. Il racontait des bobards sur son dos car il ne l'avait jamais trouvée à son goût. Il disait à mon père avec dédain :
" Tu mérites mieux que cette boule cabossée, certainement incapable d'engendrer des petits-enfants solides sur leurs séant."
Hélas, l'histoire lui donnera en partie raison.
Pois mangetout plutôt atypique, papa était également ensommeilleur de plomb professionnel et chimiste aguerri, il travaillait pour l'avenir de la communauté. Il avait senti la cocotte siffler bien avant l'heure et avait compris la menace que représentaient les insectes qui se faisaient maintenant frire et allaient probablement ainsi nous détrôner du top trois des aliments les plus consommés par nos amis les humains. Aidé de son associé expert en chair de poule, il avait expérimenté, sur les bipèdes dans un premier temps, la méthode révolutionnaire de cryogénisation dans l'espoir de préserver la diversité génétique de notre espèce. Grâce à lui, le grenier du monde serait vert ou ne serait pas, et quoi qu'en dise le vendeur de mouron, il finirait bien par breveter son invention.
Mais un soir, alors que mes frères et moi étions de sortie, le videur de la boite de nuit du "Pois danseur" me refusa l'entrée affirmant que je mentais sur mon âge. Je criai au délit de faciès mais dus me rendre à l'évidence, entouré de mes jumeaux, la différence était flagrante. Ils étaient devenus des géants, charnus et colorés comme le plus beau des soleils alors que je ressemblais plus à une graine de pois sec immature légèrement réhydraté. La réalité éclairée au grand jour, j'étais vert, certes, mais de petite taille. Un pois nain ! Je me sentis honteux, inutile, le canard boiteux faiseur d'embarras de la famille.
Humilié mais combatif, je repris rapidement mes esprits. Il me fallait agir avant que mes parents ne réalisent le déshonneur qui allait s'abattre sur notre clan pour des générations à venir. Ils auraient préféré mourir sautés aux petits oignons plutôt que d'avoir un pois cassé dans la famille. Même le marchand d'oubli ne pourrait nous épargner le bucher. La devise selon laquelle le bien-être collectif prime sur les intérêts individuels est inscrite à l'encre de seiche au plus profond de l'âme du petit pois. J'étais donc dorénavant un pois à abattre. En danger mais pas encore vaincu.
Je laissai mes frères à la fête et courus hors d'haleine, rincé par une pluie battante, jusqu'au bocal numéro douze où Yvan, Pois-chiche de son état, somnolait sans doute dans sa saumure à cette heure de la nuit. Ecriveur de tartines à ses heures, il était l'intello de la poêlée, un poète hors pair mais surtout un ami sincère. Il était le seul à qui je pouvais me confier.
"Yvan, Yvan" chuchotais-je.
Rien ne bougeait, ni dans la ruelle un peu sinistre, ni dans le bocal dont les occupants semblaient tous assoupis. Malgré une visibilité délicate, je reconnus sa tête d'osselet appuyée contre la partie la plus haute du récipient.
"Yvan !" Criais-je un peu plus fort.
"Dude ! ouvre-moi le couvercle, j'ai besoin de te parler. Je sais que tu es là » ajoutais-je.
D'une geste endormi, Yvan me fit signe que c'était ouvert et m'invita à le rejoindre. L'échelle était glissante et je dû m'y reprendre à deux fois pour ne pas tomber de la hauteur d'un immeuble de 10 étages. Je me glissai près de lui discrètement, je ne me sentais pas très à l'aise d'être l'unique bille verte de cette tour où séjournaient au moins quatre différentes variétés de pois et d'haricots. Du rouge au noir en passant par le blanc laiteux. Arrivés dans les années 2020, ces premiers migrants climatiques subissaient un racisme vert permanent. Les Anciens craignaient leurs us et coutumes et leurs répercussions sur notre communauté car, Ecorcheurs de lapins dès leur plus jeune âge, ils étaient aujourd'hui exilés, miséreux pour certains, et il n'y avait qu'un bouillon à franchir pour que ces étrangers s'improvisent équarrisseur d'enfants. La misère amène parfois à oublier notre âme et à commettre l'improbable, tuer la bouche qui est notre raison d'être.
Coincé maintenant entre Yvan et un haricot noir géant, je repris :
" Il faut que tu m'aides, je viens de réaliser que je suis un pois nain ! Je fais la moitié de la taille de mes frères ! T'imagines, on me prend encore pour un sucreur de fraises comme si j'étais un vulgaire pois à l'étuvée tellement je suis petit."
Cette première déclaration n'ayant pas l'air de faire beaucoup d'effet sur mon ami, je m'exclamai en retenant presque mes larmes de colère :
"Mais regarde moi ! On me mettra sur le côté de l'assiette, c'est certain ! Je fais pas le poids"
Se relevant sur un coude, Yvan réfléchit et me dit :
"Je ne vois pas trop de quel danger tu parles, frère. En ce qui me concerne, je fais partie d'un bocal mixte, on est tous différents et ça fait notre force en fait. Je veux dire on est pas vraiment en compétition tu vois ? on sera tous mangés quoi qu'il arrive."
Surpris de la simplicité évidente de cette réponse, je ne savais plus trop quoi penser. Il reprit :
"En vrai si tu tombes sur le gamin qui aime pas une couleur, y a un risque…mais les parents sont cool en fait, disons qu'ils les forcent un peu et généralement tout le monde y passe, tu crains pas grand chose."
Je me mis à rêver de ce que pourrait être ma vie ici, parmi ces sans famille. Orphelin par nécessité, par devoir. Etre mangé ou ne pas être, je devais choisir mon camp.
Je me mis à l'aise.
« L'attente ne devrait pas être longue » me dit Yvan calmement.