Et Puis Chloé eut 18 ans
Rédiger une nouvelle à chute
L'été était arrivé et le béton du centre de sport avait remplacé celui de la ville, le cri des enfants celui des voitures en bas de chez elle. Partir en colonie de vacances quand on a 12 ans, c'était grandir d'un coup, il y aurait un avant et un après, comme quand on saigne la première fois avait affirmé sa mère. Alors elle avait dit d'accord et elle avait choisi la natation comme sport principal parce qu'elle aimait bien les sirènes.
Lorsqu'au deuxième soir, il avait passé la tête dans l'embrasure de la porte, elle n'avait pas eu peur même s'il avait pris une grosse voix pour dire : "Allez les filles, on éteint les lumières ! Allez, allez, tout le monde dans son lit". Et puis Clarisse qui avait la couchette du dessus, qui avait des taches de rousseur et qui avait déjà des seins avait lancé : "M'en fous, j'ai ma lampe de poche" et était partie d'un rire polissons.Alors il avait poussé le râle de l'ogre qui a faim et s'était avancé vers le lit superposé, les mains en avant comme un somnambule qui ne veut pas se cogner. La suite, Chloé avait dû l'imaginer car elle ne voyait que son short et les poils sur ses jambes mais elle entendait Clarisse péter de rire et elle s'était dit qu'elle aurait bien aimé avoir des chatouilles elle aussi.
Au fil des jours, elle s'était mise à détesterl'odeur du chlore, sa monitrice qui lui appuyait sur la tête avec sa perche pour qu'elle fasse la brasse coulée. Chloé avait changé d'avis, sirène c'était nul, elle voulait être princesse, sa princesse. Celle qu'il taquinait une fois la lumière éteinte, qu'il berçait dans l'intimité d'une chambre endormie, dans l'étroitesse d'une couchette simple. Alors pour sa dernière semaine, elle avait choisi l'athlétisme, pour être avec lui de jour comme de nuit et elle avait découvert que des papillons habitaient son ventre et quand il fut temps de faire sa valise, elle avait pleuré alors qu'elle n'avait mal nulle part.
Et puis un jour de septembre, alors qu'elle revenait de l'école, elle le trouva assis sur le canapé rose du salon. Un canapé trois places dont sa seule présence remplissait l'espace. Sa mère, une cigarette élégamment portée, triturait ses cheveux pourtant courts, un peu intimidée par ce charmant garçon qui avait l'âge de son fils ainé mais dont le rire charismatique et la noirceur du regard lui faisaient monter la voix dans les aiguës. Les couettes encore en mouvement d'avoir couru dans l'escalier, Chloé l'entendit le remercier pour la carte d'identité oubliée cet été, quelle tête de linotte cette petite ! Et par quelle coïncidence, il habitait dans le quartier et que oui bien sûr c'était plus simple que de l'envoyer par la poste et qu'avec plaisir il resterait pour dîner, et au moment de se quitter, saisir qu'il s'arrêterait volontiers la prochaine fois qu'il passait par là.
Et c'est ainsi que l'espoir s'installa, celui de revenir du lycée et de voir le cheval blanc de son prince brouter l'herbe entre les pavés du boulevard. Et parce que le dieu qu'elle implorait lorsqu'elle se couchait avait l'oreille fine, elle fut récompensée. Chaque année, il apparaissait, en automne ou au printemps, comme un père Noël sans saison, avec comme cadeaux l'impertinence de sa beauté et son insupportable aisance.
Chloé eut quatorze, quinze, bientôt seize ans. On avait depuis changé le canapé mais il passait dans le quartier, ne voulait pas déranger, était venu les mains vides mais oui, ça lui ferait plaisir de rester pour dîner. Le père Noël existait bien. On lui servait un verre de vin et ne t'impatiente pas, le gigot est bientôt prêt, installe-toi près de moi, regarde, la petite peut se mettre en bout de table, celle qui reste quand on est trois. Pour ses mots, Chloé haït sa mère comme elle méprisait son tour de poitrine. Elle aussi pouvait prendre des airs, se tenir pareille que cette grosse pute, au bord de la chaise pour avoir l'air distinguée, les jambes croisées sous une jupe trop courte, le dos bien droit et la mèche sur le côté. Fallait vraiment qu'elle arrête de rire comme un âne, elle faisait honte à son histoire. Alors elle se plaignit d'une migraine, comme les grands, elle prit son verre d'eau, ne releva pas la tête parce que leur bonheur faisait mal et descendit les étages en cachant ses larmes. Elle se coucha, le matelas à même le sol, cette chambre qu'elle avait choisie quand son grand frère était parti, parce qu'elle donnait sur le jardin, qu'on y voyait la lune et qu'elle était loin de celle de sa mère. Elle entendait leur blabla dans la cuisine au-dessus, on tirait des chaises, on ouvrait un tiroir qu'on ne refermait pas ou alors tout doucement. Et puis le silence. Elle ne reconnu pas la démarche dans l'escalier. L'instant d'après, la porte de sa chambre coulissait discrètement. Elle n'y voyait rien mais devina une ombre s'accroupir auprès d'elle, lui murmurer qu'il ne voulait pas la réveiller, qu'il espérait qu'elle irait mieux bientôt et qu'il venait lui dire au revoir. Elle ne sait plus bien si elle avait tourné la tête, si elle avait tendu la joue ou si elle dormait déjà… mais elle avait senti ses lèvres sur les siennes, furtivement, comme une erreur. Il faisait si noir. Il était parti, sans un bruit, sans une parole. Comme si elle avait tout gâché.
Chloé est une des premières à relever sa tablette, elle a une heure de temps libre avant ses cours de l'après-midi, son col roulé la démange et elle a une de ces dalles ! Elle pensait à ça quand elle a croisé son regard à la sortie de l'amphi. Elle l'avait presque oublié. Il n'avait pas changé mais qu'est ce qu'il foutait là ? Ça faisait quoi ? Deux ans déjà ? Oui, oui bien sûr ça lui ferait plaisir d'aller déjeuner un jour. Quoi maintenant ? Et bien pourquoi pas… mais elle voulait se changer d'abord à cause de son pull en laine qui gratte. Il a son carrosse garé là, elle n'habite pas loin, il sait ça déjà. On se sourit parce qu'on se souvient et que maintenant Chloé a dix-huit ans, elle fume, elle a un petit ami et c'est sérieux même si c'est bancal parfois. Arrivés devant la maison, elle lui demande de l'attendre parce qu'elle en a pour deux secondes, qu'il laisse le moteur tourner, la planète s'en remettra.
Alors qu'elle enfile rapidement un chemisier un peu froissé, son regard se pose sur le jardin, les couleurs de l'automne sont ses préférées. La porte dans le dos, elle n'a pas vu. La porte ouverte, elle ne l'a pas entendu. Elle a juste senti sa main s'écraser sur sa bouche, éteindre ses yeux et la pression qu'il y mettait disait qu'il fallait se taire et arrêter de chercher le nom de ce putain de conte qui n'existepas. Et quand sa tête eut fini de cogner sur la cloison, Il était parti, sans un bruit, sans une parole.