Ce n'était pas mon jour de chance
Le témoignage, la fiction, l'autofiction
Assise sur un strapontin, face à une ligne "citron, cerise, coeur", j'insérais les jetons dans la machine à sous, machinalement, un léger sourire bonifiant mon visage. Je ne souriais pas souvent car j'avais les dents mal rangées, me disait régulièrement Bruno. De nature plutôt timide, j'avais choisi mes addictions comme on adopte un chien, à mon image, solitaires et taciturnes. Le jeu était l'une d'elles, l'alcool lui emboitait le pas.
Ce soir là, ni moi ni personne ne reparti gagnant et le petit casino de Saint Gilles ferma ses portes à 2 heures du matin comme prévu, sans champagne ni maloya. Ce n'était pas mon jour de chance. J'avais les poches à sec et la carte bancaire, laissée à la maison, ne m'aurait pas sauvée de la noyade. J'étais déjà à découvert, on était le dix-neuf du mois.
Titubante, je me dirigeai vers la voiture garée non loin sur la place du marché. Il devait y avoir à tout casser deux kilomètres d'une avenue large et bordée de bougainvilliers pour rejoindre la case. En tendant l'oreille, on pouvait même entendre le bruissement du vent dans les filaos, l'océan tranquille du lagon juste à côté. Je ne risquais pas grand chose. Sur cette île, pas de fauve embusqué ou d'animal nocturne que l'on risque d'écraser. Peu de piétons noctambules, et là encore, j'étais ivre mais pas aveugle. Je pensais que l'épreuve, la vraie, serait de monter l'escalier de bois grinçant sans réveiller mon homme, sous peine d'un interrogatoire serré voire d'une bonne raclée. Mais là encore j'étais perdante et bien loin d'imaginer ce qui allait suivre.
Notre maison créole est modeste, petite surface à l'intérieur mais un jardin de taille correcte à l'avant nous permet de profiter de la douceur des soirées réunionnaises. Quelques travaux restent à faire. Quand l'abri de jardin sera fini, on pourra enfin y ranger les outils divers et variés qui trainent en ce moment dehors près de l'entrée. Mon Bruno m'a laissé choisir les couleurs de l'extérieur. J'ai peint la porte en bleu, couleur du ciel. C'est dommage, on ne la voit pas depuis la rue. Elle est cachée derrière un store mauricien qui l'abrite des intempéries. J'ai choisi un vert émeraude pour le châssis de la fenêtre juxtaposée. Elle donne sur l'unique pièce du rez-de-chaussée. Bruno me dit que la couleur c'est bleu émeraude mais sur le pot c'est marqué vert, je sais lire quand même. Mais j'ai rien dit.
Je gare la vieille Peugeot 309 sur le bas côté et ferme délicatement la portière. Le parfum des frangipaniers en fleurs me chatouille les narines. Je traverse le jardin endormi d'un pas encore chancelant et arrivée au détours du rideau de bois, je suis saisie d'une légère crainte. Il y a de la lumière dans la pièce principale. Je jette un oeil rapide par la fenêtre, le téléviseur est éteint et je ne perçois aucun mouvement. Une partie du canapé est cachée par une console en bois exotique, je ne suis pas certaine que Bruno n'y est pas. Des cannettes vides trainent sur la table basse, celles d'hier et d'aujourd'hui. Il pourrait avoir sombré dans le canapé trois places, las de m'attendre mais prêt à me recevoir.
Peu rassurée, je me dirige alors vers l'entrée et suis saisie de voir la porte entrouverte. Un rai de lumière s'en échappe, je ne vois que cela dans la pénombre. Une nuit sans lune, pas un brin de vent. Baisse immédiate de ma concentration d'alcool dans le sang. Les clés tremblent légèrement dans mes mains, ma respiration s'accélère. Je lui avais pourtant dit de fermer à clé derrière moi. Je pose une main sur la poignée et tire la porte suffisamment pour y passer la tête quand un bruit sourd et tranchant me transperce. Juste là, à un souffle de distance, dehors, de l'autre côté de la porte, une caisse à outils sur laquelle on trébuche.
Comme dans un jeu de casse-tête chinois, les informations visuelles glanées lors de mon tour d'horizon de l'intérieur de la maison sont enfin traitées et je réalise que des objets familiers ont disparu. Mon tote bag laissé sur le bureau, l'ordinateur portable, la petite boîte en bois contenant passeports et gourmette en or. Mon coeur bat la chamade. Dans la caisse à outils, à disposition du cambrioleur, se trouvent marteau, tournevis, clé à molette. De quoi me faucher, me saigner. Une odeur rance me saisit, la sueur jumelée de corps effrayés. L'individu tapi dans l'ombre a peur lui aussi. Nous sommes proies et prédateurs à la fois, il attend que je décide. Je peux esquiver le combat, fermer sans hâte la porte derrière moi et sortir de mon corps comme quand Bruno se fâche. Ou je peux, d'un geste violent, pivoter sur mes talons, défier l'ombre du voleur et...Trop indécise, comme toujours, trop lente, je me laisse prendre par surprise.
Tétanisée, entre la douce violence du dedans et celle du dehors, un courant d'air me bouscule, ma tête vient cogner le chambranle, j'en laisse tomber mes clés. Une silhouette s'échappe. Je n'ai vu qu'une ombre, mon sac valsant dans la nuit, ancré sur l'épaule forte du fugitif. Le corps chancelant, je me laisse glisser le long du mur de corridor. Un mur de crépis qui accroche le tissu, expose et griffe le bas du dos. Je porte la main à mon front, une légère écorchure, quelques gouttes de sang, trois fois rien.
Là-haut, j'entends le plancher craquer. Le jour n'est pas levé. Le parfum humide de l'aube ne devrait pas tarder. Avec lui, les premiers rayons du soleil qui se lèvent derrière les montagnes. D'ici je ne verrai rien. Les pas sonores de Bruno sur le palier. Je l'entends grogner, chercher maladroitement l'interrupteur des escaliers. Il descendra les marches une à une et aboiera sans doute mon nom. Une fois, deux fois. Je pourrais esquiver le combat, partir et fermer sans hâte la porte derrière moi. Personne n'y croit, même plus moi. Alors comme une leçon récitée, je supplierai, je m'excuserai, de tout, de l'avoir réveillé, de m'être fait voler, d'avoir eu peur, d'avoir pleuré. D'avoir encore perdu.